- On décampe.
Je retrouve mes esprits péniblement. Il faut faire vite avant, que la troupe qui protège « le vieux » se réorganise. Chacun d’entre nous sait ce qu’il a à faire. Je me redresse, malgré l’entraînement intense, mes jambes me font mal d’être restées longtemps fléchies.
Les répétitions que nous avons réalisées pour que chaque geste soit un réflexe opère à notre insu. Chaque mouvement s’exécute sans que la pensée n’intervienne.
La peur oubliée se réinstalle dans mon ventre en ondes glacées. Dorénavant, nous sommes le gibier. Fuir rapidement, il faut fuir de toute notre vitesse. Mac commence à ranger son barda. Sa valise dorsale contient des emplacements pour chacun de ses appareils informatiques. Lynx ramasse les douilles. Doc et moi balayons avec une branche d’épineux, la station de notre tir.
- Prêt dit Doc
- Go, en file indienne Lynx en serre-file.
Notre petite colonne se met à courir sur un rythme élevé malgré le chargement. La lune continue sa navigation dans l’océan du ciel. Sa lumière argentée adoucit la crête où nous devons nous rendre, elle repousse les ombres derrière les rides caillouteuses du sol, elle nous aide à trouver notre chemin. Soudain une chouette hulule, une autre lui répond. Elles me rappellent que nous ne sommes pas autorisés pas à pénétrer sur leur territoire de chasse. L’air est limpide et froid. Du sable glisse maintenant en petits ruisseaux sous mes chaussures. Nous dérapons sans cesse. Sous la lumière blafarde de la lune, le paysage fait penser à une fin du monde ou à son commencement. Les couleurs prennent un aspect irréel. Les gris, les blancs et les jaunes s’atténuent sous le froid éclairage.
Derrière nous, le village brûle. Les flammes jettent de longues et mouvantes traînées orangées jusque sur le plateau bosselé que nous gravissons en diagonale. Dominant le ronflement de l’incendie, des clameurs de rage me parviennent, mêlées aux pleurs des femmes. Les cris, les reflets de l’embrasement, la lumière blafarde de la lune donnent à la colline une ambiance mystérieuse, primitive. J’entends la respiration de Doc dans mon dos, il aspire et expire en cadence pour économiser son souffle. Nous sommes à plus de deux mille mètres d’altitude, la respiration est difficile. Mac est le plus chargé, sur son dos, devant moi la valise de transmission informatique se balance lui cognant les reins. Je porte sur moi un kit de survie, un revolver et des munitions.Doc et Lynx sont chargés, en plus de leur barda, ils trimbalent le fusil de précision et les chargeurs.
La rapidité et l’agilité sont nos atouts essentiels dans cette fuite éperdue. Là-haut, sur un étroit replat dominant la vallée de Chitral, nos planes vont nous permettre de rejoindre le groupe d’exfiltration. Il nous attend sur le plateau d’Ivran à une centaine de kilomètres de l’agglomération de Tâloquân.
Les cuisses commencent à se raidir sous l’effort. Mes chaussures heurtent sans arrêt les débris de roche qui affleurent un sol pelé. La transpiration mouille mes cheveux, dégouline de mon front en cascade.
Parfois, des plaques de végétation parsèment, pour le plus grand bonheur des troupeaux, le reg stérile. De place en place des coussinets d’une plante rampante, rend la course plus facile. Nous nous enfonçons maintenant dans un bosquet de genévriers. Il nous arrive à hauteur de ceinture. Les épineux griffent nos vêtements, les branches craquent avec un crépitement sec.
Soudain le vent se lève, c’est un violent courant d’air glacé. Il cingle mon visage. Des particules de sable portées par les rafales picotent chaque morceau de peau découvert. Elles s’infiltrent dans les narines, obligent à mettre les lunettes de protection. Elles colorent le paysage d’une vague couleur orangée.
C’est un endroit lugubre. Nous dépassons le bosquet de genévrier pour grimper maladroitement dans un éboulis de pierraille instable. Notre marche devient sonore, bruyante et dangereuse.
- Ils partent en chasse, annonce Lynx qui est resté en arrière, quatre véhicules. Sa voix résonne, lugubre dans mon oreillette.
Je m’arrête à mon tour. En contre bas dans le creux de la vallée quatre paires de phares trouent l’obscurité d’une lumière sautillante. Dans les restes du village, l’incendie faute de combustible perd d’intensité. Vu d’en haut, le douar Quad el bar ressemble maintenant à un tas de braises fumantes éparpillées.
- Estimation Doc ?


